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Cohésion sociale et tolérance

 

Orientations pour la poursuite des recherches et l'élaboration de politiques

Comme cet essai le montre, la cohésion sociale et la tolérance à l’égard des immigrants et des minorités ethniques est beaucoup plus qu’une question d’égalité quantitative dans des systèmes stratifiés, telle qu’elle est mesurée (dans une foule d’études) à l’aide de divers indices -- revenu, niveau d’études, ségrégation résidentielle, activité économique. Ces données quantitatives, aussi importantes soient-elles, doivent être complétées de toute urgence par des recherches qualitatives dans plusieurs domaines. On a déjà accompli beaucoup, particulièrement dans les domaines suivants : organisations ethniques, écoles et système scolaire, services linguistiques et politiques linguistiques, services sociaux et services de santé, système de justice et services de police. Il est indispensable de poursuivre les recherches et d’élaborer des politiques dans ces domaines. Les domaines de recherche et d’action présentés dans les pages qui suivent se rapportent à des questions qui font actuellement surface ou auxquelles on n’a pas accordé suffisamment d’attention dans les recherches et les politiques.

Les tendances et la dynamique de l’intégration au quotidien et à l’échelle locale

La dynamique de la cohésion sociale, les facteurs qui la favorisent ou qui y font obstacle, doivent être examinés à l’échelle locale. Dans une étude très instructive sur la question, Syd Jeffers, Paul Hoggett et Lyn Harrison (1996) mettent en évidence des écarts considérables entre les villes de Bristol, de Leicester et de Tower Hamlets relativement aux questions et aux initiatives touchant la race, l’ethnicité et la vie communautaire. Les politiques municipales applicables à l’organisation locale et aux collectivités (peu importe la définition qu’on en donne) peuvent exacerber la rivalité opposant les groupes ou, au contraire, favoriser l’interaction et la coopération de ces groupes. Dans la même perspective, des études ethnographiques fournissent quantités d’exemples d’un rapprochement, individuel ou collectif, entre les communautés d’immigrants, les minorités ethniques et les populations « autochtones » (voir, par exemple, Lamphere, 1992). Nous devons nous faire une meilleure idée de la manière dont les politiques peuvent empêcher, ou favoriser, ces modes d’intégration et de cohésion sociale au quotidien.

Les réseaux, les alliances et les politiques favorisant le brassage des identités

Ces modes d’interaction sociale au quotidien donnent naissance à de nouveaux réseaux d’entraide qui ne reposent pas sur l’appartenance à un sexe, à une ethnie, à une classe ou à un quartier (voir Clark, 1994; Vertovec, 1997a). Parallèlement à cette tendance, divers appels se font entendre, notamment certains politicologues, en faveur de la reconnaissance et de la prise en compte politique des multiples identités que nous avons tous (voir, par exemple, Mouffe, 1993). Les chercheurs devraient étudier les nouvelles tendances qui se manifestent en matière de relations sociales et de consensus politique; mais les autorités municipales et les gestionnaires des villes peuvent également agir sur deux fronts : a) promouvoir et faciliter la constitution de réseaux d’entraide; b) interconnecter ces réseaux et leur proposer une cause commune, pour maximiser l’utilisation de ressources limitées. Comme Patsy Healey et ses collègues (1994, p. 282) le préconisent :

(Traduction) Pour améliorer véritablement les choses, une administration urbaine doit déterminer quelles sont les interactions vitales, les connexions clés à cultiver dans un domaine donné. Quels sont les réseaux auxquels il faut accéder et par quels noeuds relationnels? Quels sont les pratiques et les modes de comportement, les rôles et les ressources qui permettront d’accomplir ce travail de développement des relations? (...) Dans ce contexte, l’administration urbaine ne se contente plus de fournir des services d’assistance sociale et de soutien des activités économiques : elle favorise la coexistence dynamique de relations multiples.

La jeunesse

Ce sujet a déjà donné matière à quantités d’études et de politiques (particulièrement dans les domaines de l’éducation et des loisirs), mais il reste encore beaucoup à faire pour explorer les possibilités d’action concernant la situation et les besoins des jeunes qui ont récemment émigré ou qui sont les enfants d’immigrants. Il est très difficile d’agir au quotidien auprès de ces jeunes en raison des problèmes particuliers auxquels ils font face : racisme, manque de possibilités résultant de la discrimination à leur égard, manque d’accès aux ressources, aspirations matérielles élevées (dues aux biens de consommation ciblés sur la jeunesse qui sollicitent constamment leur attention dans les médias) et pressions exercées par les parents et les aînés (surtout pour qu’ils conservent leur culture [ethnique]). Les études menées récemment sur le sujet révèlent souvent toutes sortes de tendances relativement à des modes d’intégration différents, hybrides, segmentés et sélectifs (sur les plans de la langue, de l’éducation, des valeurs, des modes et des stratégies de vie, des activités politiques et économiques) chez les jeunes issus de familles d’immigrants -- tendances qui sont souvent très localisées ou caractéristiques de l’un ou l’autre sexe ou d’un groupe particulier (voir Portes & Zhou, 1993; Back, 1996).

L’espace public : modifier les perceptions et les attitudes de la population

La notion d’ « espace public » a bien des sens différents et mérite d’être explorée plus avant dans le contexte des recherches et des politiques sur les immigrants dans les villes (Weintraub, 1995). L’espace public peut désigner les lieux tels que les parcs, les rues, les restaurants et les centres commerciaux ; on sait très peu de choses sur les conditions dans lesquelles les immigrants et les minorités ethniques fréquentent ces lieux -- ou en sont exclus (Weinfeld, 1997; voir aussi Young, 1990).

Dans un sens plus abstrait, il s’agit de « l’espace » d’images et de représentations produits et reproduites dans les médias et la publicité, les services publics et le discours politique, et dans bien d’autres tribunes. Les immigrants et les minorités ethniques sont souvent présents dans cet espace, mais rarement à leurs propres conditions. Bhikhu Parekh (1990a, p. 67) commente la manière dont le discours multiculturel sert souvent à marginaliser les minorités, en ces termes :

(Traduction) Il relègue les cultures minoritaires au domaine privé et confie à la majorité la responsabilité de la culture commune, qui relève du domaine public. Les minorités sont libres de cultiver leurs différences, mais doivent se contenter de rester en marge du domaine public. La réponse libérale concède aux minorités une diversité précaire, en marge d’une structure principalement assimilationniste.

Il faudrait plutôt de nouveaux modes de représentation qui, au lieu de reléguer les minorités au second plan par rapport à la culture de la majorité, favorisent la création de nouveaux « publics », de nouvelles perceptions de la cohésion sociale (voir Vertovec, 1996b). Dans cet esprit, Parekh (dans Parekh & Bhabha, 1989, p. 27) préconise :

(Traduction) Le multiculturalisme implique, non seulement une pluralité de cultures différentes, mais également une collectivité qui aménage et garantit des espaces dans lesquels des groupes différents peuvent évoluer à leur propre rythme. Simultanément, cela suppose la création d’un espace public dans lequel ces groupes peuvent interagir, enrichir la culture existante et engendrer une nouvelle culture consensuelle qui leur renvoie des reflets de leur propre identité.

Diverses questions méritent d’être examinées dans ce domaine : perpétuation des stéréotypes dans les médias; nouveaux modes de représentation des immigrants et évolution de la culture commune; connaissances du public au sujet des coûts et des avantages de l’immigration. Par ailleurs, selon McAndrew & Weinfeld (1996, p. 18), rien ne permet de conclure, jusqu’à maintenant, que les campagnes de sensibilisation ont des effets durables sur le degré de tolérance du public ou des groupes de professionnels ciblés en particulier, tels que les policiers; il faudrait donc concevoir de meilleures méthodes pour évaluer la réussite ou l’échec des mesures prises en vue de modifier les perceptions du public.

Méthodologie

Les recherches menées sur la cohésion sociale soulèvent souvent une question de fond : s’agit-il d’un état ou d’un processus? En outre, sur quels critères s’appuyer pour déterminer si la cohésion sociale est présente, absente, forte, faible, en baisse ou en hausse? Les réponses à ces questions déterminent la façon dont le chercheur doit décrire ou mesurer des indices et analyser des tendances (telles que la mobilité verticale et horizontale). Le choix des méthodes -- telles que la compilation d’indices de dissimilitude et d’autres statistiques comparatives, les études ethnographiques et l’analyse des réseaux - est fait en conséquence.

Au lieu d’évaluer les différences entre individus et groupes en fonction du degré d’assimilation ou de réussite matérielle, méthode communément utilisée pour les études traitant de l’intégration des immigrants, Robert Bach (1993, p. 157) préconise une réorientation des recherches de manière à ce qu’elles portent sur la transformation globale des collectivités, c’est-à-dire sur l’évolution des populations établies et sur la façon dont l’immigration a contribué à modifier la composition et les interactions des groupes coexistant dans les villes. Il s’agit de déterminer comment les liens de confiance se font et se défont dans les milieux sociaux touchés par l’immigration : voilà sans doute l’un des domaines qui offrent les possibilités de recherche et d’action les plus prometteuses et les plus innovatrices. Cela consisterait à décrire et à analyser les réseaux sociaux, leurs interconnexions et les sources d’identification multiple qui pourraient alimenter de nouveaux modes d’activité associationnelle et de régénération civile (Vertovec, 1997a).

 

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