CITOYENNETÉ AFRICAINE

EN DÉSHÉRENCE DANS L'EURAFRIQUE

 

par

 

Charles Romain MBELE

École normale supérieure

Université de Yaoundé I

Bp. 7840 Yaoundé - Cameroun-

Email : rmbele@uycdc. uninet. cm

 

     La citoyenneté de nombreux Africains est contestée aussi bien à l'intérieur du continent qu'en Europe, à la suite de la mise en place, dès les années 1980, des programmes d'ajustement structurel. Ces derniers, en fragilisant le tissu social et en disloquant les systèmes éducatifs - lieux de formation et d'imprégnation civique, civile et citoyenne au travers du débat et de l'esprit critiques -, ont abouti, sur le plan discursif, à la régression archaïsante et mythique de la citoyenneté vers la communauté de race, de langue et de culture. Au nom de la nationalité  ethno-culturelle et identitaire, une citoyenneté de seconde classe a pris corps dans la pratique.

    De fait, parce que le marché y stérilise la démocratie ainsi que le débat intellectuel et politique par son alternative hégémonique rigide (s'ajuster ou périr), une distinction est couramment faite entre autochtones et allogènes, vrais hommes et cafards (inyenzi), citoyenneté douteuse, true or false Anglophones, etc. Des politiques xénophobes et de préférence nationale ou locale ont été ainsi mises en ouvre sous les catégories de  l'ivoirité, de la gabonité, de la zambianité, de la congolité, etc. Celles-ci expliquent le génocide rwandais, ou les pogroms et la déchéance de nationalité dans d'autres pays, le but étant l'expulsion ou la destruction pure et simple de populations jugées « superflues » afin de limiter au minimum, dans un contexte de rareté matérielle (Sartre), le nombre de prétendants aux ressources du sol et du sous-sol, au système éducatif et à un marché du travail jugés étroits.

    En encourageant depuis deux décennies l'application des politiques d'ajustement structurel - politiques fatales auxquelles les États africains doivent   se soumettre de façon  impératives - l'Europe elle-même a aidé à ouvrir cette vilaine boîte de Pandore. Comment n'a-t-on pas vu que dans sa fatalité, l'ajustement structurel révélait  son caractère antinomique par rapport à  la démocratie entendue comme intervention active de l'homme dans l'histoire et comme garante d'une citoyenneté moderne, c'est-à-dire universelle.

    De la même manière, avec sa politique de maîtrise des « flux migratoires », cette même Europe - Europe-forteresse !- déstabilise encore un peu plus aujourd'hui le droit cosmopolitique (Kant) des Africains vivant en son sein. Ainsi par le concept d'apatridie, la création de citoyens superflus et indésirables vient d'y recevoir une forme contractuelle dans le cadre du partenariat eurafricain UE-ACP.

    Selon la nouvelle convention de Cotonou, il s'agira désormais de « rapatrier » ou de « déporter » dans n'importe quelle sous-région africaine tout Africain « sans-papier » - et donc apatride -, au vu de ses caractères morphologiques. La dimension raciale prenant ici le pas sur la tâche ardue de fondation d'une citoyenneté universelle véritable, délits de faciès, expulsions musclées, unités policières spécialisées pour débusquer les clandestins, harcèlement des immigrés africains, etc., deviennent la règle dans une Eurafrique corsetée par l'austérité néolibérale mondialisée.

    L'éducation, réduite à un fonds de commerce ou à une marchandise, s'avère ici incapable de reconstruire une citoyenneté universelle comme « agir concerté » (H. Arendt) en développant le jugement critique contre la démagogie, le populisme, le consensus factice et trompeur et l'esprit de propagande. Dès lors, instituer - c'est-à-dire fonder et instruire - une nouvelle citoyenneté universelle mais aussi reconstituer le lien politique ne seront possibles que si fin est mise aux programmes d'ajustement structurel, dont le but revendiqué est de rigidifier la structuration sociale par une reproduction scolaire systématique.